Rencontre avec…
Jean-Claude DASPREMONT

Magguy Lattaque Deville a rencontré le comédien et metteur en scène Jean-Claude DASPREMONT (3e trimestre 2010).

Jean-Claude DaspremontMonsieur Daspremont, quel a été le « moment » et l’« évènement révélateur » de cet éveil artistique vers votre parcours théâtral ?

Étudiant à Namur, j’ai fait la connaissance d’un de mes maîtres à « jouer », Freddy Bada, qui, à cette époque, était comédien au Théâtre de l’Escalier de Namur. Je l’ai vu interpréter, de façon magistrale, le rôle de Monserrat de E. Robles et je suis resté longtemps sous le charme. Je me suis fait la promesse qu’un jour je pourrais, moi aussi, monter sur les planches.

Pourriez-vous retracer, pour nous, l’itinéraire de votre chemin parcouru, tout d’abord en tant que comédien ? 

Après mes études, ma nouvelle profession m’a amené dans la verte province. Habitant le petit village de Chassepierre, j’ai rejoint une troupe de théâtre amateur de la région de Florenville. Pendant quelques années, j’y ai fait mes premières armes, notamment dans des pièces d’Eugène Labiche et du talentueux Georges Feydeau. Un de mes rêves avait toujours été de créer une compagnie qui, un jour, se verrait octroyer le statut de compagnie professionnelle. Aidé par le Centre Culturel de Libramont, mon rêve a pris forme. En 1989, j’ai porté le Théâtre de la Marquise sur les fonds baptismaux du théâtre. Au cours de ce long voyage, j’ai pu travailler sous la direction de Freddy Bada ( « Le malade imaginaire », de Molière, « L’Escalade » de Victor Haïm) avant de rencontrer mon second mentor, Benoît Blampain, qui me dirigea dans le superbe rôle de Hiéronimus de Magie Rouge. J’ai également interprété des rôles dans « Caviar ou lentilles », « Tailleur pour dames », « Black Comedy », « La noce chez les petits bourgeois », « Knock », « La vie bien qu’elle soit courte » et « Fernand le désenchanté ».

Ensuite, en tant que metteur en scène ?

Après avoir foulé les planches au cours de nombreux spectacles, je sentais que mon horizon théâtral se dérobait. J’avais besoin de m’exprimer autrement. En créant le « Théâtre de la Marquise », je lui destinais une volonté plus pédagogique qu’il n’a eue à son origine. Je voulais créer une compagnie qui amènerait les jeunes à faire, de leur propre chef, la démarche vers le théâtre. Après avoir suivi une formation chez Jean-Louis Civade à Paris, je me suis lancé dans la mise en scène.
En travaillant de grands classiques comme Molière, Goldoni et Feydeau, en revisitant ces auteurs et en les adaptant à notre époque et à notre univers, notre compagnie s’est démarquée et a trouvé, auprès des enseignants, une approche particulièrement intéressante.
Autant j’avais éprouvé de plaisir à endosser le rôle de comédien tout au long de mon parcours, autant ce plaisir s’est trouvé décuplé en revêtant le costume du chef d’orchestre. Je vivais mon art autrement. « L’orgasme théâtral » que je ressentais dans la création d’une pièce n’avait nulle comparaison.
Sans être présomptueux, je sentais que j’étais fait pour ça : décortiquer une pièce, l’analyser sous toutes ses coutures, ses couleurs, la recomposer et la fusionner avec les comédiens. Je les dirigeais dans les méandres d’un texte, comme un prêtre cherche à guider ses ouailles…, non pas pour trouver le « salut éternel », mais les saluts du public.
Ma récompense, je la trouvais chaque soir de représentation dans le sourire que mes comédiens partageaient avec un public conquis.
Au travail avec ma compagnie professionnelle, j’ai ajouté d’autres mises en scènes auprès de différentes troupes, et notamment auprès de ma troupe coup de cœur, le « Théâtre du Beffroi-Bayard ». Avec cette équipe, j’ai retrouvé toute l’humilité, la noblesse du théâtre amateur et le bonheur de communiquer et de partager une passion commune sans les contraintes du professionnalisme.

Pourriez-vous partager avec nous, en confidences…, quelques grandes satisfactions, anecdotes ou déceptions qui ont marqué votre parcours théâtral ?

Après une représentation du « Bourgeois Gentilhomme » de Molière, donnée à Namur, j’ai été accosté par un monsieur accompagné de son fils âgé d’une douzaine d’années. Cet inconnu m’a remercié… Il était fier… (ce sont ses propres mots) d’avoir pu faire découvrir Molière à son fils en lui présentant notre version « remastérisée ». Quelques jours plus tard, j’étais contacté par une enseignante de ce jeune garçon. Il lui avait tellement parlé de la pièce qu’elle me sollicitait pour venir assister à une de nos représentations avec ses élèves. J’ai trouvé là une magnifique reconnaissance de notre démarche pédagogique.

Quelles sont vos motivations principales dans l’exercice de cette passion ?
Sur le plan personnel, d’abord ?

La nécessité de me remettre en question à chaque instant. Le plaisir de voir des adolescents apprécier le travail proposé. La démarche sociale introduite lors de la création de spectacles tels que « Père, Mère… quelle galère », une création destinée à sensibiliser les jeunes aux problèmes de la fugue et présentée plus de cent fois dans les milieux scolaires.

Ensuite, dans la relation avec les comédiens et techniciens ?

Nouer des liens relationnels et créer, au fil des répétitions, l’osmose d’un groupe de personnes (comédiens et techniciens) autour d’un projet.
Les voir s’épanouir et grandir. Savourer l’amitié que tous ces instants me procurent.

Pour les saisons à venir, avez-vous de nouveaux projets qui vous tiennent à cœur, des « défis » que vous souhaitez relever ? 

Après une absence de plus de dix années sur les scènes en tant que comédien, j’ai envie de fouler à nouveau ces planches qui m’ont donné tant de plaisir. Début 2011, j’aurai la chance de pouvoir partager le plateau avec une amie comédienne, dans une pièce de mon auteur contemporain préféré, Éric Emmanuel Schmitt. J’aurai, en effet, le bonheur d’interpréter le personnage de Gilles Sobiri dans la pièce « Petits crimes conjugaux », une réalisation du Théâtre du Beffroi-Bayard. En 2012, ce sera une nouvelle création. J’aurai le privilège de mettre en scène un spectacle commandé par Amnesty International. Ce projet « Pays d’armes » sera présenté en Belgique, en France, au Pays-Bas, en Espagne et en Colombie dans différentes langues (Français, Néerlandais, Anglais et Espagnol).

En conclusion… ?

Après plus de 35 années de planches, j’ai vu se réaliser beaucoup de mes rêves… Mais avec ses coups en traître, la vie ne m’a pas beaucoup épargné non plus. Je me suis renforcé moralement pour lutter contre ces coups du sort et j’en ai tiré des enseignements que j’ai exploités, entre autres, tout au long de mon parcours théâtral.

Lorsqu’il crée un spectacle, un metteur en scène passe par toutes sortes d’émotions contradictoires :

  • la joie (d’entamer un nouveau projet) ;
  • la peur (de ne pas le voir aboutir) ;
  • le plaisir (de voir ses comédiens mettre en musique sa partition) ;
  • la colère (de ne pas être écouté) ;
  • le bonheur (d’entendre le public saluer ses comédiens) ;
  • le doute (de s’être trompé) ;
  • et tant d’autres émotions encore, mais…

Ne JAMAIS déroger à une règle, qui est devenue mon credo : même quand aucun espoir ne pointe à l’horizon, il ne faut jamais accepter l’échec comme un acquis. Il faut lutter, aller au bout de ses choix et les assumer… quoi qu’il arrive…

Monsieur Daspremont, nous vous remercions infiniment du temps que vous nous avez très gentiment consacré pour partager avec nos lecteurs l’itinéraire de votre passion pour le théâtre et vous souhaitons plein succès dans vos futurs projets.

Propos recueillis par Magguy LATTAQUE DEVILLE, présidente du Théâtre du Beffroi-Bayard et administratrice de l’ANTA

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